IDMAJ : Une main tendue vers les oubliés. Maintenant, allons jusqu'au bout.
- Omar Layachi
- il y a 8 heures
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Il y a des annonces qui font du bien. Pas parce qu'elles sont parfaites, mais parce qu'elles regardent enfin dans la bonne direction.
Le lancement du programme IDMAJ dédié aux jeunes non diplômés, porté par le Ministre Younes Sekkouri et l'ANAPEC, est de celles-là. 30 000 postes confirmés, 128 entreprises et fédération mobilisées, des secteurs porteurs — industrie, agroalimentaire, offshoring, BTP — et un mécanisme d'incitation sérieux pour les employeurs. C'est concret, c'est structuré, et ça répond à un vrai besoin.
Car au Maroc, les jeunes non diplômés sont trop souvent les grands absents des politiques d'emploi. Coincés entre un système scolaire qui ne les a pas retenus et un marché du travail qui exige des papiers avant d'écouter un potentiel, ils naviguent dans un angle mort.
Mais une belle intention ne se suffit pas à elle-même.
Ce qui fera la réussite d'IDMAJ, ce n'est pas le nombre de contrats signés au démarrage. C'est le nombre de jeunes qui, douze mois plus tard, auront décroché un CDI, une qualification, une trajectoire durable. Et sur ce chemin, plusieurs réalités méritent d'être regardées en face.
La première est salariale. Un jeune non diplômé inséré via IDMAJ dans l'industrie ou la distribution sera souvent rémunéré au plancher du SMIG — soit moins de
3 500 DH brut par mois en 2026. C'est un salaire qui ne permet pas de construire une vraie autonomie, surtout dans les grands centres urbains. IDMAJ insère, c'est déjà beaucoup. Mais la question de l'émancipation réelle reste posée.
La deuxième est territoriale. Les entreprises mobilisées pour l’annonce à Rabat sont majoritairement des grandes structures des axes économiques traditionnels. Pourtant, l'enjeu de la régionalisation est bien identifié, avec des pactes emploi-formation visant à impliquer les collectivités locales et les fédérations sectorielles à l'échelle territoriale. La vraie ambition d'IDMAJ se mesurera à sa capacité à toucher les jeunes de Béni Mellal, de Guelmim ou de Taza par exemple, ceux qui vivent loin des zones industrielles de Casablanca ou de Tanger.
La troisième touche à la qualification. Entrer non diplômé dans une entreprise est une opportunité. En sortir, douze mois plus tard, toujours sans qualification reconnue, c'est une occasion manquée. L'effort de coordination avec l'OFPPT en particulier et les instituts spécialisés peut-être, est à prévoir. Il faudra veiller à ce que cet alignement ne reste pas une intention dans un rapport, mais une réalité vécue par chaque bénéficiaire du programme.
Enfin, il y a la question des jeunes femmes. Les secteurs phares d'IDMAJ — BTP, industrie, automobile — sont historiquement masculins. Or les jeunes femmes non diplômées sont, de loin, les plus exposées à l'inactivité au Maroc. Si le dispositif ne prévoit pas de volet spécifique pour elles — secteurs adaptés, modalités flexibles, leviers contre les freins socioculturels, il risque de passer à côté d'une partie de ceux qui en ont le plus besoin.
Le précédent autoentrepreneur : une leçon à ne pas oublier
Le Maroc a déjà vécu l'expérience d'un dispositif bien intentionné qui a progressivement dérivé. Introduit en 2015 pour stimuler l'entrepreneuriat et réduire le chômage, le statut d'autoentrepreneur est aujourd'hui considéré comme un échec, plus que relatif. La dérive principale ? Plutôt que d'effectuer un recrutement en bonne et due forme, de nombreux chefs d'entreprise ont imposé à leurs nouveaux "salariés" de s'inscrire au registre national de l'autoentrepreneur. Le résultat : un mécanisme conçu pour l'émancipation économique est devenu, pour beaucoup, un outil de précarisation déguisée. Entre 2021 et 2022, les nouvelles adhésions ont chuté de 34%, passant de 86.023 à 56.699. Le signal d'alarme était là, et il était chiffré.
Avec IDMAJ, le risque symétrique existe. L'entreprise bénéficie d'exonérations fiscales et sociales généreuses pendant toute la durée du contrat — c'est nécessaire pour les embarquer, il ne s'agit pas de le nier. Mais si le mécanisme n'est pas accompagné de garde-fous solides, certains pourraient être tentés d'enchaîner les contrats IDMAJ sans jamais franchir le pas du CDI, transformant une passerelle vers l'emploi stable en couloir de précarité renouvelable.
Ce qu'on attend maintenant
Pour éviter ce scénario, trois choses semblent essentielles.
D'abord, un suivi transparent et public des taux de conversion en CDI. L'ambition du dispositif dépasse la simple mise en place d'un mécanisme supplémentaire : il s'agit d'asseoir une nouvelle génération de politiques d'emploi plus inclusives. Cette ambition mérite des indicateurs opposables, accessibles à tous, et mis à jour régulièrement.
Ensuite, un accompagnement du jeune, pas seulement de l'entreprise. Un référent de parcours, un espace d'expression en cas de difficulté, un suivi post-contrat. L'insertion durable se construit dans la relation, pas seulement dans le contrat signé.
Enfin, une vigilance active contre les abus. Les inspecteurs du travail, les fédérations professionnelles et l'ANAPEC doivent avoir les moyens de détecter les entreprises qui utiliseraient IDMAJ comme substitut permanent au recrutement. La bonne foi de la majorité des entreprises engagées à Rabat ne doit pas masquer les risques que ferait peser une minorité peu scrupuleuse.
Le Maroc a des jeunes qui veulent travailler, apprendre, contribuer. IDMAJ leur ouvre une porte réelle. L'enjeu maintenant, c'est de s'assurer qu'elle ne se referme pas — et que l'histoire de l'autoentrepreneur ne se répète pas sous une autre forme.


















