« Mon conseil à la Gen Z ? Ne pensez pas votre carrière comme une trajectoire linéaire, mais comme une succession d’apprentissages stratégiques. »
- Journaliste Next Gen
- il y a 2 jours
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À l’heure où les métiers de l’ingénierie évoluent sous l’effet de l’intelligence artificielle, des transitions industrielles et des défis environnementaux, les écoles d’ingénieurs doivent repenser en profondeur leurs modèles de formation. Comment préparer les étudiants à des métiers dont certains n’existent pas encore ? Comment développer des compétences capables de s’adapter à un monde professionnel en mutation permanente ? École généraliste par vocation, L’ École Centrale Casablanca mise sur une pédagogie fondée sur l’innovation, la recherche et l’apprentissage par projet pour former des ingénieurs capables d’anticiper et d’accompagner ces transformations. Dans cet entretien, Hervé Martinez, Directeur Général Adjoint, et Directeur de la recherche et de l’innovation au sein de l’établissement, revient sur les évolutions des formations d’ingénieurs, le rôle croissant de la recherche et les compétences clés que devront maîtriser les talents de demain.

Centrale Casablanca se positionne comme une école généraliste qui forme des ingénieurs capables de s’adapter à de nombreux secteurs et métiers. Comment préparez-vous vos étudiants à des professions qui n’existent pas encore ? Faut-il surtout les outiller et développer leur adaptabilité pour y faire face ?
En réalité, former des ingénieurs qui s’adaptent aux métiers de demain, c’est précisément l’ADN des ingénieurs généralistes tels que nous les formons à l’Ecole Centrale Casablanca.
Notre ambition est de former des chefs d’orchestre plutôt que de former à un métier spécifique. Autrement dit, des ingénieurs capables de conceptualiser des systèmes complexes et de trouver des solutions dans des environnements incertains. Les technologies évoluent, les secteurs se transforment, mais certaines compétences restent structurantes : la rigueur scientifique, la modélisation, l’analyse des systèmes, la capacité à relier les disciplines entre elles.
Notre responsabilité dans la formation est double, face à l’émergence de nouveaux métiers liés à l’intelligence artificielle, à la transition énergétique, aux biotechnologies, à la cybersécurité ou encore aux transformations industrielles : d’une part, donner à nos élèves un socle scientifique extrêmement solide. Les fondamentaux en mathématiques, en physique, et en sciences de l’ingénieur restent le meilleur investissement face à l’incertitude; d’autre part, développer chez eux des compétences transversales comme la créativité et la culture de l’innovation, l’esprit critique (encore plus fondamental aujourd’hui face aux diverses intelligences artificielles), l’adaptabilité et l’apprentissage continu, l’aptitude à travailler en équipes pluridisciplinaires et multiculturelles, la compréhension des enjeux économiques, sociétaux et environnementaux de la planète.
Comment cela se décline-t-il dans la formation?
Dans notre formation, la pédagogie par projet, la sensibilisation à la recherche, la culture de l’entrepreneuriat et l’immersion en entreprise ou la formation par des professionnels du monde socio-économique (80 vacataires issus du monde socio-économique dans notre cursus ingénieur) sont des aspects essentiels. Ces expériences confrontent les étudiants à des problèmes non standardisés, exactement le type de situations qu’ils rencontreront dans les métiers de demain. Enfin, nous revendiquons une philosophie : celle de former des ingénieurs responsables, capables de prendre du recul sur l’impact de leurs décisions technologiques. Les métiers évolueront, mais la nécessité d’ingénieurs capables de penser la complexité et d’agir avec responsabilité restera… centrale (il sourit, ndlr).
En résumé, oui, il faut les outiller. Mais plus encore, il faut les amener à devenir des apprenants permanents, capables d’évoluer, d’innover et parfois même de créer les métiers de demain.
L’intelligence artificielle transforme profondément les métiers de l’ingénierie. Comment cette révolution impacte-t-elle la formation et les compétences que vous privilégiez ? Dans quelle mesure la maîtrise de l’IA devient-elle un critère clé pour les jeunes talents ?
L’IA ne remplace pas l’ingénieur — elle l’augmente. Et notre rôle est de former des
ingénieurs capables d’en tirer le meilleur, avec esprit critique et responsabilité.
L’intelligence artificielle n’est pas simplement une nouvelle technologie mais une transformation structurelle de l’ingénierie et au-delà, de tout le système éducatif. Elle modifie la manière de concevoir, d’enseigner, d’évaluer, d’optimiser, de décider et même d’innover.
Pour une école comme Centrale Casablanca, cela implique une évolution profonde mais cohérente avec notre ADN.
Nous avons entrepris récemment une transformation majeure de notre école - dont le kick off s’est tenu le 13 février 2026 en présence du ministre de l’Industrie et du commerce, M. Ryad Mezzour, président de notre conseil d’administration- qui intègre l’intelligence artificielle à tous les niveaux de notre institution : former l'ingénieur centralien augmenté; l'enseignant augmenté; le chercheur augmenté; IA & Administration / Pilotage de l'école; éthique, esprit critique et responsabilité et enfin, coopération académique et IA.
Nous intégrons l’IA comme un outil transversal et nos étudiants seront formés et dotés d’agents IA à leur sortie de l’école pour des usages différents. Pour atteindre ces objectifs, la pédagogie, la recherche, l’innovation, l’administration seront revisités en intégrant l’IA à plusieurs niveaux, dans différents contextes et en fonction des publics concernés.
Nous insistons également sur la compréhension des limites de l’IA. Former des ingénieurs responsables suppose qu’ils maîtrisent non seulement les outils, mais aussi les enjeux éthiques, réglementaires, environnementaux et sociétaux liés à leur déploiement.
L’IA ne remplacera pas les fondamentaux scientifiques mais au contraire les renforcera. Derrière les modèles se trouvent des mathématiques, des probabilités, de l’optimisation, de la modélisation. Une école généraliste a précisément pour mission de donner cette profondeur conceptuelle qui permet de ne pas subir la technologie, mais de la comprendre et de l’adapter.
Au-delà des compétences techniques, quelles capacités humaines et transversales sont aujourd’hui indispensables pour réussir ? Créativité, esprit critique, leadership… lesquelles font vraiment la différence ?
Au-delà des compétences techniques, ce sont effectivement les capacités humaines qui font aujourd’hui la différence. Les savoirs évoluent vite ; les qualités humaines, elles, déterminent la trajectoire.
La première est l’esprit critique : la génération précédente vivait dans l’ère de la communication au sens scientifique du terme, c’est-à-dire la transmission d’un signal le moins déformé possible quand il se déplace d’un émetteur à un récepteur. Le critère majeur était donc la qualité. La GenZ vit dans le monde de l’information, qui ne traite pas du même sujet et dont le critère principal est la quantité. Nous sommes donc dans une époque où notre espace est saturé d’informations. La capacité à questionner, à analyser, à prendre du recul devient fondamentale. Un ingénieur ne doit pas seulement produire une solution ; il doit comprendre son impact, ses limites et ses risques.
La deuxième est la créativité : L’ingénieur est amené à imaginer des solutions nouvelles face à des défis inédits — transition énergétique, villes durables, souveraineté industrielle, transformation numérique… Il lui faudra donc développer des capacités à relier des disciplines, à penser différemment, à oser.
La troisième est le leadership collaboratif. Les ingénieurs doivent savoir fédérer, travailler en équipes pluridisciplinaires et multiculturelles, convaincre des parties prenantes variées et porter une vision.
À Centrale Casablanca, nous travaillons ces dimensions à travers la pédagogie par projet, l’engagement associatif, l’expérience internationale, les stages en entreprise et les mises en situation entrepreneuriales. Ce sont des terrains d’apprentissage du leadership réel.
La “Next Gen” semble plus attirée par l’innovation et l’entrepreneuriat. Observez-vous cette propension chez vos étudiants ? Pouvez-vous partager des exemples précis de jeunes Centralien·nes qui ont créé leur projet ou start-up pendant ou après leurs études ?
Concernant la “Next Gen”, oui, nous observons clairement une appétence croissante pour l’innovation et l’entrepreneuriat. Nos étudiants ne se projettent plus uniquement dans des carrières linéaires en grande entreprise. Beaucoup souhaitent avoir un impact direct, créer de la valeur localement, répondre aux problématiques de leur pays ou leur continent.
Nous voyons émerger des projets dans des domaines variés : solutions technologiques pour l’optimisation énergétique ; plateformes numériques dans l’éducation ou la santé ;innovations industrielles adaptées au contexte africain ; projets à impact environnemental ou social…
Certains étudiants lancent leur start-up pendant leur cursus, en s’appuyant sur les projets de fin d’études ou les incubateurs partenaires ; d’autres franchissent le pas quelques années après leur diplomation, une fois qu’ils ont acquis une première expérience.
Ce qui est marquant, c’est qu’ils ne cherchent pas seulement à créer une entreprise, mais à résoudre un problème concret. Cette volonté d’impact est très caractéristique de cette génération.
Notre rôle, en tant qu’école, est d’offrir un cadre structurant : un socle scientifique solide, un environnement stimulant, des connexions industrielles et un accompagnement entrepreneurial. L’objectif n’est pas que tous deviennent entrepreneurs, mais que chacun ait la capacité d’innover, quel que soit son parcours.
Dans quelques mois, au sein de notre campus, nous inaugurerons un nouvel espace dédié à la recherche et à l’innovation. Nos étudiants « entrepreneurs » pourront bénéficier d’un espace connecté, d’un environnement de prototypage et d’un incubateur pour valoriser et accompagner leur réalisation. Nos partenaires issus du monde socio-économique sont très
« pro-actifs » pour nous accompagner dans ces différents aspects qui font partis de nos ambitions stratégiques.
Si je dois prendre un exemple, ce serait celui de notre partenariat avec la BMCI, qui a créé un « digital lab » au sein notre institution. Les projets innovations menés par certains de nos élèves sur des « used cases » orientés ressources humaines et proposés par notre partenaire ont été validés pour poursuivre leur aventure : de certaines « pépites », sont issus des projets qui auront une autre dimension, deviendront des starts up et seront accompagnés dans leur développement de façon conjointe par l’Ecole Centrale Casablanca et la BMCI.
Cet exemple est parfaitement inscrit dans nos ambitions : développer une culture entrepreneuriale, offrir un environnement dédié, mettre au défi nos étudiants face à des projets concrets proposés par nos partenaires issus du monde socio-économique.
Je pourrais également vous parler de projets de starts up que nous accompagnons dans le domaine de l’énergie pour implanter des micro-éoliennes sur des façades bâtimentaires, dans la santé pour des prises de rendez-vous fluidifiés ou pour le suivi digitalisé des dossiers de suivi médical…
Beaucoup de Centralien·nes poursuivent leur carrière en France après leur diplôme. Faut il voir cela comme un départ des cerveaux, ou plutôt comme une opportunité, sachant que la majorité revient ensuite au Maroc ? Comment accompagnez-vous ces trajectoires ?
Le premier constat est que nos ingénieurs marocains et issus du monde subsaharien trouvent de plus en plus d’opportunités pour faire leurs premiers pas dans l’écosystème économique du royaume, tout simplement parce que les opportunités sont beaucoup plus nombreuses et suivent la dynamique de croissance du Maroc dans de très nombreux domaines. Au-delà, la question ne doit pas être posée uniquement en termes de “fuite des cerveaux”, mais plutôt de circulation des talents.
Dans un monde académique et économique globalisé, la mobilité internationale fait partie intégrante de la formation d’un ingénieur de haut niveau. Que certains de nos diplômés poursuivent leur carrière en France ou ailleurs en Europe est d’abord le signe de leur excellence et de leur attractivité. L’enjeu n’est pas d’empêcher la mobilité ; il est de la transformer en levier pour le Maroc.
Nous observons d’ailleurs que beaucoup de Centralien·nes acquièrent une première expérience internationale — en entreprise, en recherche ou en start-up — avant de revenir au Maroc avec une expertise renforcée, des standards élevés et un réseau international. Ce retour est extrêmement précieux pour notre écosystème industriel, technologique et entrepreneurial marocain.
On peut donc plus parler de “brain circulation” que de “brain drain”. Notre rôle, en tant qu’École, est d’accompagner ces trajectoires de manière structurée.
D’abord, en maintenant un lien fort avec nos diplômés, où qu’ils se trouvent. Le réseau des alumni joue un rôle clé : il crée des passerelles, favorise les opportunités au Maroc et entretient un sentiment d’appartenance durable.
Ensuite, en développant des partenariats industriels au Maroc capables d’offrir des perspectives attractives, ambitieuses et alignées avec les aspirations des jeunes talents. L’Ecole centrale Casablanca est clairement dans cette dynamique.
Enfin, nous encourageons très tôt chez nos étudiants une réflexion sur l’impact. Beaucoup souhaitent contribuer au développement du Maroc et du continent africain. L’expérience internationale devient alors un moyen d’acquérir des compétences avant de revenir les mettre au service d’un projet plus large.
Au fond, la véritable richesse n’est pas le lieu où commence une carrière, mais la valeur que l’on crée tout au long de son parcours — et la manière dont on contribue, à un moment ou à un autre, à son écosystème d’origine.
La diversité et l’inclusion sont au cœur des préoccupations. Quelle est la place des femmes à Centrale Casablanca ? Quels leviers mettez-vous en place pour favoriser leur réussite et leur intégration dans les métiers techniques ?
La question de la diversité, et en particulier de la place des femmes dans les métiers scientifiques et techniques, est pour nous un enjeu stratégique, pas simplement un sujet d’image. 35% de femmes parmi nos élèves nous situent à des niveaux bien supérieurs (le double) par rapport aux formations scientifiques délivrées en occident. Le diplôme d’ingénieur reste un diplôme de promotion sociale au Maroc.
À Centrale Casablanca, nous sommes convaincus que l’excellence académique et la diversité vont de pair. Former des ingénieurs capables de comprendre et de transformer la société suppose qu’ils en reflètent la pluralité.
Les domaines traditionnellement moins féminisés comme le numérique, l’énergie ou les systèmes industriels attirent nos étudiantes. Ce chiffre de 35% n’est pas encore satisfaisant, il nous faut continuer à valoriser un environnement dans lequel chaque étudiante peut pleinement exprimer son potentiel.
Plusieurs actions sont menées : valorisation de parcours féminins inspirants, mentorat par des partenaires issus du monde socio-économique pour accompagner financièrement la scolarité des étudiantes, vigilance sur les questions de climat scolaire et de respect, et enfin une pédagogie par projets ou les travaux en équipe et les responsabilités associatives sont des espaces où le leadership féminin peut s’exprimer et se renforcer.
Il convient de signaler une réussite majeure et très récente de l’Ecole qui vient de signer un partenariat avec la Fondation Mastercard pour la mise en œuvre d’un programme de bourses. Un dispositif d’une durée de 10 ans dont l’objectif est de recruter, accompagner et former de jeunes talents à fort potentiel — en particulier des jeunes femmes — issus du Maroc et d’Afrique subsaharienne, admis au sein du cursus ingénieur de l’École. Au-delà de l’octroi de bourses, ce programme ambitionne de déployer un dispositif intégré de développement du leadership, de promotion de l’esprit entrepreneurial et de l’innovation, ainsi que d’encouragement à l’engagement sociétal.
Ce partenariat permettra d’accompagner 280 Boursiers de notre cursus ingénieur sur 10 ans, dont 80 % de jeunes femmes principalement originaires d’Afrique subsaharienne, il permettra également de financer des activités liées au développement personnel et au bien-être des boursiers. Pour conclure sur cette question, nous considérons qu’encourager la réussite des femmes à Centrale Casablanca, c’est contribuer à transformer durablement les écosystèmes industriels et technologiques au Maroc et en Afrique.
Enfin, quel conseil stratégique donneriez-vous à un jeune ingénieur ou une jeune ingénieure marocain·e qui s’apprête à entrer sur un marché du travail en pleine mutation ?
La question est vaste… Mon premier conseil serait donc le suivant : ne pensez pas votre carrière comme une trajectoire linéaire, mais comme une succession d’apprentissages stratégiques. Ce qui fera la différence, c’est votre capacité à apprendre plus vite que les transformations autour de vous. Ensuite, je pourrais conseiller d’investir dans les fondamentaux : maîtrise des bases scientifiques, rigueur analytique et compréhension des systèmes complexes resteront des atouts durables. Troisième conseil : développez une compétence distinctive, sans renoncer à votre polyvalence. Être généraliste signifie être un chef d’orchestre qui dialogue avec plusieurs disciplines, tout en ayant un domaine dans lequel on apporte une valeur clairement identifiable. Quatrième point essentiel : cultivez votre intelligence relationnelle. Savoir travailler en équipe, convaincre, écouter, fédérer autour d’une vision est devenu aussi stratégique que la compétence technique.
Enfin, je leur dirais de penser en termes d’impact. Le Maroc et l’Afrique font face à des défis majeurs — industrialisation, énergie, infrastructures, numérique, souveraineté technologique. Il existe donc des opportunités extraordinaires pour celles et ceux qui souhaitent construire et transformer.
L’une des valeurs de l’Ecole Centrale Casablanca est d’oser tous les possibles donc osez apprendre, osez innover, osez créer — et gardez toujours en tête la contribution que vous souhaitez apporter.


















